Texte de Mr. Baumann (ET PAS DE MOI !!!)
Service funèbre de Daniel Borle
17 mars 2009, 14 h. – Collégiale de St-Imier
Prédication
Or la foi est la garantie des biens que l'on espère ;
la preuve des réalités qu'on ne voit pas.
Hébreux 11,1
Daniel a choisi un texte biblique qui n'est pas spécialement adapté à notre temps, il fait même plutôt tache. S'accrocher à ce qu'on ne voit pas ! De toute façon, notre temps ne croit pas, il est sûr parce qu'il ne croit que ce qu'il voit. Allez comprendre, mais c'est comme ça. Et ce texte, naïvement, pose peut-être la question : et si nous manquions quelque chose par manque d'épaisseur, par manque de profondeur, ou même par manque d'imprudence. Parce qu'à force de montrer la surface, de la bichonner, d'en effacer les rides et les aspérités, étalés comme un prospectus, plats comme un écran, lisses comme un papier glacé, à force, nous finissons par croire, non, nous finissons par être sûrs que la vie c'est une histoire en deux dimensions et qu'elle se résume à l'épaisseur de la feuille d'un curriculum vitae, qu'elle se résume aux données informatisées sur une carte bancaire ou cumulus.
Le texte qu'a choisi Daniel fait tache ou plutôt il est comme ce caillou qui dépasse de la surface lisse et sur lequel on bute et qui nous rappelle qu'en-dessous, il a aussi quelque chose. Que la vie ne se limite pas seulement à la lumineuse surface de nos apparences proprettes, mais que c'est une pâte épaisse, humaine avec ses ombres et ses lumières, ses impasses et ses voies royales. A force de ne croire que ce que l'on voit, on en est devenu aveugle. Imaginez le portrait que ferait cet aveugle moderne, sûr de tout, inconditionnel de la surface, le portrait qu'il ferait de Daniel : un homme rivé sur son vélo, et dans sa cécité maladive il dirait peut-être même, rivé sur son vélo cheveux aux vents, plongé dans son couloir de piscine, obstinément dans le même, fourré dans et autour de son église, accro du chalet de l'union, calviniste des corvées, randonneur montre en mains, profanateur des pauses cafés... et peut-être qu'avec son arrogance de technicien de surface notre temps ajouterait, sûr de lui et rotant de bonheur : pauvre Daniel, pauvre Daniel.
Mais, vous avez entendu ce que le texte choisi par Daniel vient de rajouter à ce commentaire imbécile ? Deux mots en écho à « pauvre Daniel »: pauvre monde ! Pauvre monde qui reste en surface, qui se prive de cette profondeur, sans racines, sans ailes, qui ne voit plus l'homme ancré dans la terre avec les yeux dans les étoiles. Parce que derrière le vélo, derrière les corvées et les longueurs de bassin, derrière tout cela il y a cet incroyable engagement, cette indéfectible loyauté, cette étonnante ouverture, cette solide amitié, cette pâte épaisse, rude, humaine et musicienne tout simplement. Voulez que je vous dise ?
Daniel c'était un remueur de thé. Oui.
Vous ne comprenez pas ?
Je vous lis un texte qu'il aimait bien :
« Il arrive qu'on ne trouve pas son thé très bon. La cause, on la découvre en arrivant au fond de la tasse : le sucre. Il y était. Mais justement, il était au fond. Il aurait fallu remuer ! Peut-être ce qui manque à notre vie est aussi resté au fond. Notre vie n'a pas la saveur qu'elle pourrait avoir parce que nous n'avons pas eu l'idée d'aller en profondeur. Si on essayait de remuer la vie, doucement, jusqu'à ce que le goût de Dieu monte un peu dans nos journées. »
Bien sûr un remueur de thé qui avait ses manies et ses marottes qui pouvaient même tendre à une certaine rigidité. On ne remue pas le thé n'importe comment et après, on lave sa tasse ! Il ne tenait pas salon de thé, d'ailleurs plus personne ne boit de thé, et en plus il n'était pas du genre tricot et papotage. Non ce qui l'intéressait c'était ce goût de Dieu qui remonte quand on creuse la vie. D'ailleurs c'était un excellent remueur de thé avec les enfants. Et ils le lui rendaient bien. Mais creuser la vie, ce n'est pas si simple, parce que si tu ne veux que croire ce que tu vois, je peux te dire, tu seras vite découragé. Pour creuser la vie, il faut comme une incroyable espérance, il faut comme un regard intérieur, il faut comme un enracinement d'éternité, comme une garantie sur parole, comme une expérience du goût d'humanité et d'amitié.
« Or la foi est la garantie des biens que l'on espère ; la preuve des réalités qu'on ne voit pas. »
Mais la bonne nouvelle c'est que notre temps s'il est sûr et qu'il ne croit que ce qu'il voit, il doute aussi. Oui, chaque conversation de bistrot vous le confirmera. « Faut pas se fier aux apparences. » Et d'une certaine manière, mais presque autrement, le texte qu'a choisi Daniel le dit aussi. La nuance c'est que le « faut pas se fier aux apparences » bistrotier a la désagréable tendance à insinuer qu'en profondeur c'est pire et que les aspérités de la surface promettent quelques détails nauséabonds. Ne confondons pas remuer le thé avec remuer le mot de Cambronne. Pauvre monde ! et grossier en plus. Par contre, le « faut pas se fier aux apparences » du texte insinue qu'en profondeur y'a un goût d'humanité, quelque chose d'aimable, il y a comme un trésor, des relents d'éternité. Comme le dit le poète :
Ainsi certains jours paraît une flamme à nos yeux
A l'église où j'allais on l'appelait le Bon Dieu
L'amoureux l'appelle l'amour
Le mendiant la charité
Le soleil l'appelle le jour
Et le brave homme la bonté.
Et tous ceux qui ont connu Daniel vous le confirmeront : derrière les aspérités de surface, c'était du solide.
Pourquoi continuer à polir nos vies, repérons les aspérités, elles nous happent vers les profondeurs, elles nous mettent en bouche les mots du texte :
« Or la foi est la garantie des biens que l'on espère ; la preuve des réalités qu'on ne voit pas. »
Retournons à la vie comme de joyeux remueurs de thé.
Amen.